mardi 14 juillet 2015

Corps désirable

rentrée littéraire 2015

Hubert Haddad, Corps désirable, éds Zulma

Mon coup de coeur :
"Il n'appartient qu'à la tête de réfléchir, mais tout le corps a de la mémoire". Propos de Joseph Joubert mis en exergue par Hubert Haddad au début de Corps désirable.

Cédric Erg est un journaliste d'investigation coriace et intransigeant qui mène un conflit ouvert contre les firmes pharmaceutiques et plus largement contre le monde de la finance et "toutes les industries prédatrices"; ce qui lui attire une certaine renommée, la confiance totale de son directeur de publication mais surtout de nombreux ennemis. Ayant pour véritable patronyme Cédric Allyn-Weberson, il est lui-même le fils et unique héritier du grand magnat de l'industrie pharmaceutique Morice Allyn-Weberson. C'est donc sous une fausse identité qu'il mène une vie -tant professionnelle que privée- plus qu'agréable au point de rendre jaloux certains de ses confrères. Il vit depuis plusieurs années une relation amoureuse et charnelle avec la sublime Lorna, elle-même journaliste très convoitée. Ainsi, Cédric a tout pour être heureux. Jusqu'au jour où, victime d'un sombre et dramatique accident, il perd l'usage complet de son corps, à l'exception de sa tête. Cloué sur son lit d'hôpital, en proie à d'atroces souffrances, il accepte de subir une incroyable, controversée et médiatique greffe: celle d'un corps dans sa quasi intégralité. Mais de sa propre tête ou du corps étranger, quel est le véritable greffon? Pour les plus illustres médecins engagés par Morice Allyn-Weberson il ne fait aucun doute que Cédric est leur patient et que le corps de l'inconnu ne peut être que le greffon. Après tout, n'est-ce pas la tête le siège de la raison, du savoir et de la pensée? Ainsi après de nombreuses et invraisemblables opérations Cédric se voit doté du corps robuste d'un autre au-dessus duquel repose sa tête, unique vestige de ce que fut son ancien physique.
Après cette longue et douloureuse greffe aussi médicalement importante que monstrueuse, le jeune homme doit désormais s'approprier "son" nouveau corps mais aussi réapprendre à se mouvoir ou à ressentir des sensations nouvelles. Car cette "cohabitation" contrainte entre deux corps distincts ne se fait ni naturellement ni rapidement. Au fil des pages, les opérations s'avèrent moins difficiles et éprouvantes que ce que Cédric vit quotidiennement hors des hôpitaux. Car comment vivre normalement lorsque nous ignorons si les souvenirs et les désirs qui nous assaillent sont les nôtres ou ceux de l'autre ? Ainsi, progressivement et inexorablement, Cédric se voit poussé par un désir qu'il ne sait nommer mais qui l'entraîne pourtant à la recherche du passé et de l'identité de celui qui lui a légué son corps.
En marge de cette quête identitaire, il a y l'attitude et les sentiments (confus) de Lorna. Bien que peinée par la première usurpation de Cédric, elle s'évertue depuis l'accident à lui venir en aide et à alléger ses souffrances physiques et morales. Tant bien que mal, elle essaye de s'approprier le corps étranger de son amoureux. Mais comment retrouver une intimité et une complicité avec un homme qui a presque totalement changé d'enveloppe corporelle et qui souffre autant moralement ?
Il y a en effet, dans ce récit, de nombreux cas où les corps se font désirables et désirant. Tantôt les corps sont désirés voire convoités par d'autres (Cédric qui accepte de recevoir le corps d'un inconnu, Lorna qui aimait tant le corps originel de son amant, Anantha qui désire tant le corps de son époux malgré la mort de celui-ci), tantôt c'est le corps indépendamment de la volonté de celui auquel il appartient qui désire quelque chose et agit en conséquence (comme le narrateur le développe au fils du récit et plus particulièrement dans les derniers chapitres).
A travers les personnages de Cédric, de Lorna ou de Morice Allyn-Weberson, à travers leurs parcours, leurs désirs et leurs souffrances, Hubert Haddad aborde des sujets aussi fascinants et riches que l'âme humaine, l'immortalité, les progrès et les dérives scientifiques ou encore l'usurpation d'identité tout en nous proposant un roman d'une grande qualité littéraire.


En conclusion, Hubert Haddad nous offre un récit subjuguant qui ne manque pas d'ébranler le lecteur quant à ses convictions sur les avancées médicales, surtout quand elles sont aussi radicales et spectaculaires que celles évoquées ici. Par la singularité de son propos et la qualité de sa narration, ce récit distille des émotions fortes et paradoxales tout en nous interrogeant sur notre rapport au corps et au désir ou en nous questionnant sur ce qui fait notre identité. Porté par une écriture subtile et une tension dramatique continue, Corps désirable est un grand roman philosophique et scientifique qui tient en haleine de bout en bout. Il y a une réelle habileté chez le narrateur à composer -à partir d'un sujet d'actualité- un texte d'anticipation tout autant qu'une intrigue policière et métaphysique. Je peux d'ores-et-déjà l'affirmer: voici un de mes coups de coeur de cette rentrée. J'espère que cet avis sera partagé.


L'auteur :
Né à Tunis en 1947, Hubert Haddad est un poète, dramaturge, peintre et romancier français. Ses oeuvres sont principalement parues aux éditions Dumerchez (pour sa poésie) et aux éditions Zulma (pour sa prose), notamment les titres suivants: Oxyde de réduction et La Verseuse du matin (éds Dumerchez); Géométrie d’un rêveOpium PoppyLe Peintre d’éventail (prix Louis Guilloux en 2013), Les haïkus du peintre d’éventail ou encore Théorie de la vilaine petite fille (éds Zulma). 
Paraît également à la rentrée littéraire 2015 Ma (Zulma)

Et plus si affinités:
J'ai une fascination particulière pour les oeuvres qui abordent les thèmes de l'usurpation ou de la quête identitaire. Il y a maintenant plusieurs années (20 ans ?) je suis tombée sur la diffusion d'un film qui m'a à la fois subjuguée et terrifiée. Ce film c'était Les mains d'Orlac (la version avec avec Peter Lorre ?), il parle de la descente aux enfers d'un pianiste virtuose Stephen Orlac qui, après un terrible accident au cours duquel il a perdu l'usage de ses propres mains, se voit greffer celles d'un assassin récemment condamné. Mais depuis cette opérations hors-norme et controversée, cet homme sombre inexorablement dans la dépression et la paranoïa. Cela d'autant plus aisément que de nombreux assassinats sont commis près de chez lui et qu'il se persuade d'être le coupable involontaire de ces crimes.
Tout comme le Docteur Jeckyll et Mister Hyde avec Spencer Tracy, ce film fait partie des oeuvres les plus importantes et singulières qui réussissent brillamment à nous questionner sur ce qui fait notre identité. Au cours de ma lecture de Corps désirables, des images des Mains d'Orlac me sont revenues en mémoire. C'est pourquoi, je vous propose de visionner la bande-annonce de l'adaptation de 1960 avec Mel Ferrer et Christopher Lee :

(vidéo mise sur Youtube par Nicholas Dubreuil)

http://rentreelitteraire.delivrer-des-livres.fr/2015/07/07/lancement-challenge-1-rentree-litteraire-2015/

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